« Deux amis
Vivaient au Monomatapa.
L’un ne possédait rien
qui n’appartint à l’autre.
Les amis de ce pays là
valent bien, dit-on, ceux du nôtre. »
Jean de La Fontaine, homme et poète affable
Second Prélude pour Mademoiselle Fleur
Les étapes suivantes:
2 août-Dussac/Sarlat/Grolejac: 85 km (3 jours de pause au Campement Secret des Saltimbanques
6 août-Grolejac/ Roque Gageac/Belvès/Monpazier/Monflanquin/Ste Livrade/Nérac/Mézin:160 km
7 août-Mézin/Barbotan les Thermes: 31 km (Arrêt forcé, coup de chaud: 40°. 2 soirées)
9 août-Barbotan/Montfort en Chalosse: 90 km. Arrivée à 13h. Pause 2 jours.
Photo ci-dessous: Tigre Bleu semble avoir trouvé une compagne de route.
Chère Fleur, reprenons notre conversation absurde entamée au Carnet 1, car j'imagine que du haut de votre tige, vous vous posez des questions quant à mon insensée voyage:
"Pourquoi rouler alors que l'on peut ressentir les choses sans se déterrer?"
Sur ce point vous avez raison. Se déplacer inutilement est un gâchis monumental. Bon nombre de mon espèce vous le confirmerait. Cependant nous sommes des mamifères sédentaires en manque de mouvement, voilà tout.
Vous-même, à votre façon, vous grandissez pour atteindre la lumière, de la même façon je prends l'aventure non comme une fin mais un moyen de m'enrichir et de toucher le ciel sans me couper de mes racines:
Je ne tiens pas à rester prisonnier d'un pot familial ou social, je ne veux pas mourir comme un empoté!
En ce sens, chère Fleur, nous avons un point commun: nous aimons la clarté. Pour ma part j'affectionne les sombres recoins des forêts où le moindre rayon lumineux vous réchauffe et vous grise. Au lever du soleil, je me suis retrouvé nez à nez avec mon ombre.
Se déplacer pour prendre de la graine
A quoi cela sert? Cette traversée d'Est en Ouest m'a permis de photographier différents paysages: entre les voies vertes, les chemins le long des canaux, les vignes (ces grappes dont nous nous servons pour faire le vin), les champs de tournesols, de maïs: rien n'échappe à mes yeux qui ne puisse nourir les vôtres.
Pour que vous compreniez les raisons qui me poussent à pédaler droit sur la route sans zigzaguer, à l'instar de mon Tigre Bleu: il faut nécessairement que je me dévoile. Je continue dans ma lancée métaphorique cycliste... je fais tourner la roue dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, histoire de remonter le temps. Eh oui: lorsqu'on pédale 12 heures par jour, on cogite et il faut bien que cela sorte.
Curriculum d'un Dépoté
Mes Vertes Années
Avant d'avoir les mains rivées au guidon d'un Tigre Noir, puis Vert, enfin Bleu, j'ai étudié. Les trois années de conservatoire d’Art Dramatique de Lille m’ont permis d’élargir ma culture théâtrale : Molière, Shakespeare, Pinter, Feydeau, Tchekov… des baobabs, des chênes, si vous voulez un ordre de grandeur naturelle. Des sketches ou courets pièces avec les Monthy Python, Dubillard, Courteline... Je suis devenu boulimique à ce moment là. Au point de devenir « Monsieur J’éponge tout ». Rien ne m’échappait. J’étais un élève assidu mais affreusement gauche. J’ai surtout accédé au suprême du suprême : un piano pour moi tout seul, dans une des salles d’exercice, fermée à clef. Je m’arrangeais avec le concierge pour accéder en journée et souvent même le soir jusque tard. Trois belles années au bout desquelles j’apprenais qu’il fallait finalement se fier à son instinct, se défier du Professorat (ou du Tutorat à long terme) et se confier à ses amis.
Je partais donc jouer en Rue l’été, quatre années durant, entre Sarlat, Aurillac et Châlon, en compagnie de mon ami d’enfance Jérôme. Ensemble, nous avons testé, remanié, rejoué nos sketches sur le trottoir. En festival. Une période fertile, essentielle pour se former à la réalité du terrain et la créativité... tout terrain. Nos collants de Ménestrels à peine séchés, on courait pour ne pas louper le créneau horaire…
Photo prise sur la scène de Sarlat: Ludo et ses deux enfants: Juliette et Timéo,
On partageait l’inventivité, l’énergie, les coups durs et la manche. Quatre années de nouvelles rencontres artistiques avec des circassiens, des saltimbanques comme "Les Pieds Nicklés" alias Ludo et Christine: deux amis, des musiciens qui s’exerçaient comme nous à rendre la Rue vivante. C’était peut-être ça, le Monomotapa !
Mes années Noires
Il fallait percer... comme vous chère Fleur. mais je ne possède ni votre forme plantureuse ni vos yeux ravissants. Après le conservatoire? La Rue, puis: plus la rue... Paris, puis plus Paris. Le Nord, plus le Nord. La Lorraine... j'y suis encore: mais pour combien de temps? J'aime bouger. Chère Vous, vous constaterez que les artistes sont instables.
Mes années Bleues
Quinze années plus tard, je fais le trajet Lorraine-Anglet sur un Tigre à deux roues, le spectacle « PasSage » dans la sacoche. J’ai pour objectif d’aller justement rendre visite à Jerôme qui habite là-bas. Je déballerai mon spectacle encore en chantier sous les yeux des enfants du Centre de Loisir de Baroja et de toute l’équipe culturelle qui accueille la Compagnie depuis 2010 : un plaisir de plus.
TempoAu guidon, je cogite donc sur les idées et les chansons : je vous en chantonne une? Ouvrez vos pétales auditives.
« A cinq heure,
De bonne heure,
Au guidon je m’installe
J’déjeune en me rasant,
Sans quitter les pédales.
Il faut bien avoir envie
D’aller jouer chaque soir
De trouver le bon trottoir
En deux temps, en deux temps
Deux mouvements
Je pédale en tempo
En deux temps, en deux temps
Trois mouvements
Je créé mon chapiteau (minéral)
A treize heures,
Coup d’chaleur
Je grimpe sur ma selle
Pour accrocher des câbles
Et fixer des gamelles.
A quinze heures
J’fais l’éclairage
A seize heures
J’monte la sono.
A dix-sept,
J’fais du r’passage
En trois temps, en trois temps
Trois mouvements,
Je maintiens le tempo
En trois temps, en trois temps
Quatre mouvements,
J’astique mon vélo (minéral)
A vingt heures,
Tout est prêt :
Le public est en place :
« Êtes-vous bien installés ? »
Mais l’orage menace…
Me tombent sur le coin d’la tête
Le tonnerre et la tempête !
Je remballe rapidement,
En quatre temps, quatre temps
Quatre mouvements
J’ai noyé le tempo !
En quatre temps, quatre temps
Quinze mouvements
J’me retrouve le nez dans… l’eau,
minérale. (C'était là)
Je monte, je démonte :
Demain, ça sera pareil
Je roule, je déroule
Je manque de sommeil
Je chante, je déchante,
C’que j’veux : c’est du soleil. »
Les bords de la Dordogne regorgent de petites plages où il fait bon s’y attarder quelques heures. Parfois quelques jours. Camping sauvage et retrouvailles sous les étoiles autour d’un feu, la vie de saltimbanque comme autrefois. Comme plus tard je l'espère.
Photo ci-dessous: Les chérubins de "Figaro" alias Ludovic, l'ami magicien et loyal jongleur, et de Arnaud - un fou de vélo venu en Camping Car, la relève? Dans l'ordre d'apparition au Petit Déjeuner: Juliette, Eva, Timéo, Noé.
"Baille Baille" Dordogne
J'ai profité de cette halte de trois jours pour écrire d'autres chansons et réfléchir à mon solo. Ensuite, c'est une traversée rapide entre Sarlat et Barbotan Les Thermes... Le soleil devient cuisant entre midi et 17h et je pédalerais aux heures fraîches jusqu'au sommeil du Roi Canicule Premier. 21h30, extinction des feux et bivouac. Question de Tigre Bleu à Gazelle Rose: Comment s'est passée la route? Heureux de t'avoir croisée sur le chemin et surtout, sois fiable et résistante, ta ma^tresse Vanessa doit arriver à terme, et je pense que d'autres voyages seront envisagés, je le parie, j'en mettrai ma selle à couper ou mon pneu à crever!
Rochers en vueVoilà que se profile délà sur ma carte Anglet et ses rochers colorés.
"Tiens bon, Tigre Bleu!
- C'est encore loin? me demande-t-il, le cadre huileux.
- Encore 240 km. Et nous atteindrons le Vélomotapa!"
Je me concentre, je maintiens le tempo du pédalier. 240 km et je vous retrouverai, Jolie Fleur... Je vous cueillerai, en espérant qu'une vague trop forte ne vous ait emportée au large, j'en serais chagrin:
"Un seul être vous manque et tout est... déboisé". (d'après Lamartine)
Place de...
Quai de...
Prochain et dernier carnet: Anglet, le spectacle à Baroja.